Premiers pas au Kerala
Namaste !
Me voilà arrivée au Kerala ! J’ai retrouvé Mathilde à Kochi et nous avons fait ensemble nos premiers pas à l’extrême sud de l’Inde.
C’est encore un autre pays que je découvre. Les vaches laissent la place aux chèvres, les rues sont propres, les routes asphaltées et décorées de drapeaux communistes, le taux d’alphabétisation est le plus élevé de l’Inde, les restaurants servent de la viande et on trouve partout de petites églises dans cette enclave chrétienne du pays. Il fait chaud et humide et la végétation est luxuriante.
Cochin est plein de cafés branchés et de galeries d’art engagé. On a aussi trouvé une délicieuse boulangerie française où je me suis fait plaisir pour le petit déjeuner. Par chance, nous sommes tombées en plein pendant la biennale d’art contemporain et tout était gratuit lundi. Nous avons donc passé la journée à voir des expos d’artistes indiens et internationaux et à flâner le long du port. Le séjour à Kochi a aussi été l’occasion de tester quelques spécialités culinaires locales, comme les dosas, grosses crêpes accompagnées de chutney de noix de coco. Un délice.
Mardi après-midi direction Munnar, dans les montagnes à l’est. On avait réservé une petite guest house en plein milieu de la jungle. Les propriétaires, adorables, nous ont emmenées visiter les plantations de thé et se balader dans la forêt, plantée de cardamome et de café. Grosse chaleur au rendez-vous mais aussi magnifiques paysages et odeurs d’épices. Sur la route j’ai discuté avec Sanil, notre guide, qui m’a posé plein de questions sur le mode de vie français. Au détour de la conversation il m’a raconté qu’il était tombé amoureux d’une chrétienne étant jeune, qu’ils voulaient se marier mais que leurs familles respectives avaient refusé car lui est hindouiste. Il a donc fait un mariage arrangé et m’a dit qu’il était heureux, qu’il y avait en général moins de problèmes dans les mariages arrangés que dans les mariages d’amour. Il croise régulièrement son ancienne fiancée au village, mais elle s’est mariée aussi et cette histoire est derrière eux maintenant.
Le soir toute la petite famille est partie en grande pompe, les saris étaient de sortie ! C’était la fête de l’école de leur fille aînée. Ils nous ont dit qu’ils seraient de retour pour le dîner à 20h. Nous les avons attendus en vain, sans eau et sans nourriture après n’avoir mangé que quelques fruits pendant notre randonnée en plein soleil. Aucune trace de Sanil et sa famille à 20h, 21h, 22h.… et la cuisine fermée à clef ! Petit stress ! ils sont finalement rentrés à 23h et ont envoyé la grand-mère tambouriner à notre porte pour nous réveiller et nous nourrir. Autant dire que la soirée à été un peu agitée ! C’était quand même super de pouvoir partager des moments avec cette famille et discuter avec eux de leur vie quotidienne.
Le lendemain nous voilà reparties, direction Thodupuzha (prononcer Todoupoulaaaaaa) dans un bus conduit par un chauffeur complètement dingue sur une petite route de montagne. Il a fallu qu’on se concentre pour ne pas rendre notre déjeuner !
Thodupuzha est une petite ville pas du tout touristique, et ça peut paraître étrange qu’on s’y rende. En fait c’est là où se trouve l’orphelinat pour filles dalits dans lequel nous avons été invitées. Pendant mon séjour à Navdanya j’ai rencontré Christina qui connaissait Paula, américaine ayant participé à ce projet de foyer auquel a été greffé une ferme bio dans le but d’être auto suffisant. Tout est entièrement géré par des femmes dalits, c’est à dire de la caste des intouchables (qui n’est d’ailleurs pas vraiment une caste). En Inde jusqu’à très récemment dans certaines régions les intouchables étaient considérés comme impurs, ne pouvaient pas aller à l’école et pouvaient même être tués s’ils touchaient quelqu’un de la caste des brahmanes. Ils sont encore très discriminés aujourd’hui et c’est la première fois dans la région que des dalits possèdent une terre avec une ferme.
Nous avons été accueillies par Sanjini, femme dalit qui a monté le projet. Elle s’est convertie jeune au christianisme, comme beaucoup de dalits, pour échapper au système de castes. Malheureusement dans le christianisme on retrouve les mêmes discriminations : les dalits ont une église à part, le prêtre refuse d’entrer chez eux ou de manger de la nourriture préparée par eux. Un prêtre avait promis à Sanjini de lui écrire une lettre pour qu’elle ait le droit d’étudier. Il n’a pas tenu sa parole et elle a un jour fait irruption dans l’église pour non-dalits en plein milieu du service pour faire un scandale et réclamer sa lettre. Elle ne l’a jamais eue et n’a pas pu étudier.
Petit à petit elle a commencé à recueillir les filles des prostituées, pour les protéger et les sortir du cercle d’abus dans lequel elles étaient. C’est comme ça que l’organisation est née. Elle a participé à plusieurs groupes féministes, grâce auxquels elle a rencontré Paula, l’américaine qui nous a parlé du projet, et levé des fonds pour que les filles puissent aller à l’école et suivre des formations. Les deux plus âgées viennent de passer l’examen pour entrer à l’école de médecine.
La rencontre avec les filles et femmes de l’orphelinat puis l’arrivée à la ferme ont été des moments très forts en émotion. On ne s’arrête pas, ils nous montrent tous les environs, nous fourrent fruits frais et jus dans les mains toutes les demi-heures et insistent fortement pour qu’on mange des pâtes, puisque c’est ce que les blancs mangent. On a dû batailler pour leur faire comprendre que le curry nous convient très bien ! Hier soir on s’est posées en cercle dans un coin dehors pour discuter, alors ce matin ni une ni deux tout le monde était sur le pont pour construire des bancs en bambou à installer à cet endroit. J’ai lavé mes vêtements à la main ce matin et une heure plus tard nous avons vu la jeep arriver avec une machine à laver à bord (mais je crois et j’espère que c’était une coïncidence et qu’ils ne l’ont pas apportée exprès !).
Pour en savoir plus sur le Kerala, le communisme en Inde et le système des castes je vous recommande vivement le livre d’Arundathi Roy « Le Dieu des petits riens », beau roman qui reprend beaucoup de faits historiques et culturels de la région et qui permet de mieux comprendre le système des castes. Pour la suite on va passer encore une journée à Vagamon (où est la ferme) puis on continuera notre route vers Kottayam et Allapuzha (Allapulaaaaaa).
Bises du soleil keralais,
Lucile
